Faut-il boycotter Bernard Kouchner? Faut-il boycotter Rama Yade? Faut-il surtout boycotter le dalaï-lama? Depuis qu'ont débuté les malheureux événements du Tibet résonne le choeur unanime des
experts en indignation. Une espèce qui, dans notre société réputée technocratique, prolifère étonnamment! Deux ou trois images, des scènes de violence, une analyse simpliste faite de
"gentils" et de "méchants", et le cri des pleureuses couvre toute approche raisonnable et raisonnée. Comment d'ailleurs tenir un autre discours? Les experts en indignation parlent avec le coeur,
il faudrait être un monstre de cynisme pour tenter la nuance, tant il est vrai qu'expliquer, ce serait déjà justifier.
Que se passe-t-il au Tibet? Des émeutes anti-chinoises, quelques commerçants han lynchés. On envoie l'armée mater la révolte, des chars et des camions kaki : la brutalité hélas habituelle du
gouvernement chinois dans la répression est choquante, inacceptable. Mais alors, comme par enchantement, un glissement s'opère et le fond de l'affaire est déjà
entendu. Le très pacifiste dalaï-lama tient le rôle du Jean Moulin des tibétains contre l'occupant chinois.
Que l'on nous pardonne de ne pas avaler tout cru cette version des faits. L'orient semble si compliqué pour l'occident qu'il faudrait se trouver des héros tout faits, d'une seule pièce. La
nobélisation encourage la simplification à outrance et occulte la complexité des acteurs : Aung San Suu Kyi en Birmanie, le dalaï-lama au Tibet, etc.
Tenzin Gyatso, le dalaï-lama, est un moine bouddhiste identifié enfant comme la réincarnation du bouddha. La presse le qualifie d'ailleurs de chef spirituel et temporel des tibétains. Cette
expression aux allures théocratiques rappelle la grande époque des Etats Pontificaux! Ce qui était mal pour le pape devient tellement fashion pour le dalaï-lama... Certes, conscient de son
hérédité lourde de re-bouddha, Tenzin Gyatso a donné peu à peu une allure démocratique à son gouvernement en exil : des députés sont désormais élus par des représentants de chaque province
du Tibet et par les écoles bouddhiques (imaginez si les jésuites avaient leurs circonscriptions à l'élection législative!) ; encore plus moderne, le gouvernement en exil a promulgué une
constitution du Tibet, la charte des tibétains en exil : egalité devant la loi à l'article 9, liberté religieuse à l'article 10. Mazette! Fukuyama aurait donc été plus fort que bouddha?
Soit... (la constitution de la république populaire de Chine affirme d'ailleurs les mêmes beaux principes).
Dans sa conquête de légitimité, le dalaï-lama va toujours plus loin et développe peu à peu une communication parfaitement audible pour les occidentaux : démocratie et droits de l'homme,
renonciation à la revendication d'indépendance, non-violence, attitude on-ne-peut-plus coopérative pour un dialogue avec Pékin ("la Chine mérite les jeux olympiques"). A croire qu'il a sa carte
au MoDem! Ne nous y trompons d'ailleurs pas, la volonté de coopérer affichée est bien plus un message adressé à l'occident qu'aux Chinois... L'affadissement du discours est tel que
le dalaï-lama se trouve débordé sur sa droite par "de jeunes tibétains radicaux", qui s'en prennent violemment aux han pour revendiquer l'autonomie culturelle voire l'indépendance, et
la démocratie. Jusqu'ici, les chinois, en bons marxistes, ont apporté les libertés réelles plutôt que les libertés formelles : développement économique et désenclavement (train Pékin-Lhassa
inauguré en 2006), dispense de la politique de l'enfant unique, maintien de la langue tibétaine...
Le Tibet serait-il en train de s'émanciper du dalaï-lama? Les bonnes consciences accourent heureusement au secours du vieux chef contesté, tellement les esprits binaires façon Rama Yade
ne sauraient s'y retrouver avec un troisième protagoniste. Le Tibet, c'est le dalaï-lama! Les détails importent peu.
A problème simple solutions faciles : les appels cacophoniques au boycott (partiel, total, toute une gamme d'offres est disponible!) des J.O. sont autant d'humiliations pour la Chine. Alors que
ce régime totalitaire s'ouvre de plus en plus aux valeurs occidentales, alors qu'il se plie en quatre pour accueillir dignement les jeux, au prix de vraies révolutions culturelles (libéralisation
de la presse, évolution progressive du discours officiel, etc.) c'est à qui lui fera perdre la face. Attitude ô combien irresponsable et inefficace quoiqu'elle donne bonne conscience à nos
indignés professionnels (au passage, un article de l'UMP Sciences-Po, ayant bien senti la vacuité de l'idée de boycott, n'est pas parvenu à se dépêtrer du politiquement correct ambiant et in fine
on ne savait plus trop, en lisant l'article, pourquoi ne pas boycotter les J.O.... Quand trop de nuance tue la nuance...).
Pour toutes ces raisons, je préfère boycotter les thuriféraires uniques du dalaï-lama...
Commentaires récents